Le 23 juin 2026, 2030 – CEO Alliance for Sustainability et l’Institut fédéral pour le développement durable (IFDD) ont organisé la conférence « Business Leadership in Turbulent Times » aux Ateliers des Tanneurs à Bruxelles. Au cœur de cet événement figurait une allocution de Naomi Oreskes, historienne des sciences à l’université de Harvard et figure de proue du débat sur le changement climatique, la désinformation et le rôle de la science dans la société.
Échange de vues sur la science, la réglementation et l’entrepreunariat responsable
Cette soirée se voulait avant tout un espace d’échange et de réseautage destiné aux chef·fes d’entreprise et aux représentant·es du monde des affaires. En s’appuyant sur l’expertise de Naomi Oreskes, elle s’est articulée autour d’une question centrale : comment les activités des entreprises sont-elles façonnées par les règles, la réglementation et les visions économiques dominantes, et comment ces mêmes activités influencent-elles à leur tour ces cadres ?
La conférence poursuivait quatre objectifs concrets. Les participants ont pu examiner de manière critique comment la science, l’opinion publique et la politique sont influencées par certains groupes de pression, et comment ces acteurs ont contribué à ancrer les modèles et récits économiques dominants. Parallèlement, l’accent a été mis sur l’aspect positif : comment les entreprises, en modifiant ces deux dynamiques, peuvent contribuer à la transition vers la durabilité, tant au niveau sociétal qu’au sein de leur propre organisation. Enfin, la réflexion s’est concentrée sur la manière dont la réglementation peut être envisagée non pas comme un obstacle, mais comme un référentiel offrant de la clarté et créant des conditions de concurrence équitables.
Une perspective historique sur les défaillances du marché
Naomi Oreskes, professeure à l’université de Harvard et auteure notamment de Merchants of Doubt, a brossé un tableau historique des tensions entre les marchés libres et la réglementation. Sa thèse centrale est la suivante: tout au long de l’histoire, le « marché libre » a engendré de graves problèmes sociaux et environnementaux. Le refus de s’attaquer à ces problèmes par la voie de la réglementation n’est pas un principe économique, mais un choix politique, motivé par les efforts coordonnés des chef·fes d’entreprise visant à ancrer une idéologie anti-réglementation dans les établissements universitaires, les médias et la sphère politique.
Selon Naomi Oreskes, le changement climatique est l’exemple le plus frappant de défaillance du marché, un coût externe systématiquement présenté comme une menace pour la liberté économique. Sa conclusion : la réglementation n’entrave pas l’activité économique, mais crée les conditions dans lesquelles cette activité peut être menée de manière responsable à long terme.
La perspective européenne : la structure comme solution
Après l’intervention de Naomi Oreskes, Patrick ten Brink, secrétaire général du Bureau européen de l’environnement (BEE), a abordé la question sous une perspective européenne. Il a décrit comment, au cours des deux dernières décennies, un processus insidieux d’assouplissement réglementaire s’est opéré au sein de l’UE : du système d’analyse d’impact (2003) au récent paquet Omnibus, en passant par les plateformes REFIT. À chaque fois, des procédures ont été mises en place pour relever le seuil d’adoption de nouvelles législations ou assouplir les protections existantes.
À titre d’exemple concret, Patrick Ten Brink a évoqué la problématique des PFAS. Des campagnes de désinformation documentées et menées depuis des années par l’industrie chimique ont retardé l’adoption de mesures concernant ces « substances chimiques éternelles », au détriment de la santé publique et au prix de coûts supplémentaires pour les services des eaux et pour les consommateurs. Parallèlement, il a montré comment un nombre croissant d’acteurs plaident activement en faveur d’une élimination progressive de ces substances et investissent dans des alternatives. Cela illustre le fait que la réglementation ne constitue pas une menace pour les entreprises progessistes, mais qu’elle crée, au contraire, des conditions de concurrence équitables.
Patrick Ten Brink a conclu par quelques questions qui ont servi de fil conducteur à l’échange qui a suivi avec le public, en compagnie de Naomi Oreskes : pourquoi les entreprises qui s’opposent à la désinformation s’expriment-elles si rarement ? Que peuvent et doivent faire les entreprises responsables pour lutter contre la désinformation, promouvoir un discours positif et prouver leurs convictions par des investissements concrets ?
La réglementation : un outil, pas un obstacle
La conférence a confirmé un message clé qui constitue l’un des fils conducteurs des activités de l’IFDD : le développement durable nécessite une synergie entre la science, la politique et le monde des affaires. L’analyse historique de Naomi Oreskes montre clairement que la réglementation n’entrave pas l’activité économique, mais qu’elle crée au contraire les conditions permettant à cette activité d’être menée de manière responsable et équitable sur le long terme.
La conférence a été organisée par 2030 – CEO Alliance for Sustainability, en collaboration avec l’Institut fédéral pour le développement durable (IFDD).
Plus d'infos
How Free Market Thinking Has Blocked Climate Action - Naomi Oreskes
Environmental Policy & Corporate Lobbying State in Europe - Patrick ten Brink
